Quel plus beau prétexte au road movie que celui de la fuite ? Pourquoi s'arrêter à une simple course-poursuite dans les rues de la ville, alors qu'au-delà des frontières le jeu de chasse peut prendre des proportions démesurées, ajouter une dimension supplémentaire à la cavale. On pense tout de suite au célèbre couple Bonnie & Clyde (1967) qui sillonna les routes, semant la mort sur son passage. De nombreux films traitent du même sujet avec plus ou moins les mêmes ingrédients : un couple amoureux, une cavale, la mort au bout du chemin : Les amants de la nuit (1948) film noir; La ballade sauvage (1974) d'après un fait réel où un jeune garçon et sa petite amie de quatorze ans ont assassiné dix personnes durant leur sanglant périple; Sugarland express (1974) également basé sur un fait divers au cours duquel un couple, pressé de retrouver son enfant, prend un policier en otage et est alors traqué par des dizaines de véhicules de police. Cette traque fut en son temps couverte par les médias, ce qui attira d'ailleurs la sympathie de la foule pour ces hors-la-loi à l'instinct maternel. Cette même idée de couverture médiatique est largement exploitée par Oliver Stone dans Natural born killer (1994) où deux jeunes amants, couple de tueurs, se voient véritablement idolâtrés par la population.


De par son côté seventies, Le convoi (1978) n'en reste pas moins un film de course-poursuite, réalisé à la gloire des routiers, avec l'inévitable shérif prêt à tout pour arrêter les contrevenants. Et de contrevenan ts, il en est bel et bien question dans Point limite zéro (1971), summum de l'excès de vitesse.

À l'opposé de la cavale, où c'est généralement le méchant qui fuit, il y a la traque, la course poursuite à l'envers, où l'honnête citoyen se retrouve harcelé. Classique parmi les classiques, Duel (1972) est lexemple parfait de cette situation. Un automobiliste se retrouve pourchassé à mort par le chauffeur d'un camion. Suivront Roadflower (1993), où de dangereux psychopathes traquent une famille, et Une virée en enfer (2001) où l'on retrouve le mythe du camionneur fou.
Si vous êtes en mal de cavales, en voici d'autres : Butch Cassidy et le Kid (1969); Mad Max - 1 (1979); Drugstore cowboy (1989); La chasse (1993); À toute allure (1994); Heaven's burning (1997).

Road movie pour les moins atypiques, À bout de souffle (1959) de Jean-Luc Godard (nouvelle vague) et Les valseuses (1973), trio amoureux et déjanté fort sympathique, n'ont cependant rien à envier à leurs pendants anglo-saxons.
Enfin, le thème du prisonnier qui s'évade et est traqué par les autorités se transforme aussi parfois en road movie. Down by law (1985) et son cousin O Brother (2000) sont des road movies où l'errance et l'introspection priment sur la cavale.


Côté introspection, la femme a aussi droit au chapitre. Sans toit, ni loi (1985), où Mona meurt de froid le long de la route, cette route qui, pour cette fille marginale, aura été compagne de vie; Adieu Babylone (2000) dans lequel une jeune femme décide de terminer le voyage commencé par l'homme qu'elle aimait; Les gens de la pluie (1969) : l'errance d'une jeune femme enceinte qui quitte son foyer; Merci la vie (1990) : deux copines, la route, et pour l'une d'entre elles le sida pour seul bagage; Jeunesse dorée (2001) où deux adolescentes prennent la route pour faire un reportage photo, ce périple constituant une première tentative de construction personnelle.
Et, pour s'amuser un peu, que dire du film Even cowgirls get the blues (1993) si ce n'est que c'est dame nature qui va pousser une jeune femme sur la route, en l'affublant de pouces tellement disproportionnés que la seule fonction qu'elle peut en tirer est de faire de l'auto-stop. Un film légèrement féministe.

La présence d'enfants dans un road movie ne paraît pas de prime abord évidente. Lorsqu'il est là, l'enfant, qui symbolise l'avenir, peut aussi, tel un miroir, faire resurgir l'enfance de l'adulte (acteur ou spectateur). Introspection dans l'introspection. Alice dans les villes (1973) incarne une jeunesse allemande qui erre à la recherche de ses racines dispersées depuis la fin de la guerre; L'éternité et un jour (1997) d'un écrivain mourant croisant un jeune orphelin qui deviendra son dernier compagnon de route; L'enfant et le soldat (2000) film iranien dans lequel un jeune militaire naïf doit conduire un enfant délinquant jusqu'à une maison de correction; In this world (2004) : long et douloureux parcours d'un enfant et d'un jeune adulte qui s'exilent de leur Afghanistan natal attirés par le monde moderne et regard éclairé sur le trafic de réfugiés qui payent parfois de leur vie le passage des frontières.
L'enfant, accompagné d'un adulte, emprunte toutes sortes de moyens de transport pour retrouver un père ou une mère. L'adulte qui l'accompagne se voit replonger dans sa propre enfance, se voit redéfinir sa place en tant qu'adulte. Central do Brasil (1998) : un petit garçon venant de perdre sa maman est pris en charge par Dora, une femme d'âge mûr qui décide de le conduire auprès d'un père inconnu; Paysage dans le brouillard (1988) où deux enfants errent en Grèce à la recherche d'un père peut-être imaginaire; L'été de Kikujiro (1998) : sur les routes japonaises, un petit garçon escorté d'un dur à cuire qui va petit à petit s'adoucir; Paris, Texas (1984) : sur fond de cellule familiale complètement éclatée, un père revient voir son fils. Avant de pouvoir l'affronter, il doit d'abord se retrouver lui-même. Ils partiront ensuite à deux à la recherche de la mère; Marie (1993), enceinte, parcourant les routes de France et d'Espagne en compagnie d'un petit garçon échappé de l'orphelinat.

Le voyage peut aussi être prétexte de rencontres, de retrouvailles : Le retour (2003) du père après douze ans d'absence qui entame un voyage avec ses deux fils; Les héros (1996) aux yeux d'une fillette de douze ans qui, brutalisée par son beau-père, part avec son vrai père en Suède ; Papa (2004) pour lequel le trajet servira à se rapprocher de son fils.
Plus atypique, Un monde parfait (1993) pas si beau que cela lorsqu'on est voleur, criminel récidiviste et en cavale et qu'on est obligé de prendre un petit garçon de sept ans en otage. Une superbe rencontre entre ce truand et cet enfant en manque de père.
Et si nos chères têtes blondes sont plus à même de participer à une comédie, c'est chose faite dans Fais-moi des vacances (2000) où deux enfants de banlieue, en congé scolaire, partent s'offrir des vacances par leurs propres moyens.

Autre réalisateur à enrichir le road movie : Gus Van Sant. Il traite le genre sur un ton assez léger avec Even cowgirls get the blues, et de manière plus sérieuse avec My own private Idaho (1990) où il aborde également le thème de l'homosexualité, retraçant l'itinéraire de deux jeunes prostitués décidés à retrouver la mère de l'un d'eux.
Plus récemment, il réalise le surprenant Gerry (2002 ), un road movie à pied pour deux amis d'enfance qui vont s'imprégner et s'engouffrer dans le désert californien.

Enfant de la rue, de parents gitans andalous vivant à Alger, Tony Gatlif en connaît un rayon sur la route et les gens du voyage. Et tout naturellement, plusieurs de ses films sont des road movies.
Latcho drom (1992) qui signifie « bonne route » n'est ni un documentaire, ni une fiction, juste un film musical qui perpétue la mémoire des Gitans et restaure l'image de ce peuple déraciné, un voyage aux sources de la culture rom; Gadjo Dilo (1997) dans lequel Stéphane, un jeune Français, traverse la Roumanie à la recherche d'une chanteuse que son père écoutait dans les derniers moments de sa vie; Je suis né d'une cigogne (1998) : Otto, Louma et Ali fuient leur quotidien sans avenir en partant au hasard sur les routes. Ils rencontrent une cigogne blessée qui va donner un sens à leur cavale; Exils (2004) : Zano et Naïma décident de traverser la France et l'Espagne pour rejoindre Alger et connaître enfin la terre que leurs parents ont fuie autrefois. Avec la musique pour seul bagage, ils parcourent le chemin de l'exil à rebours.

Et de retour à la terre des ancêtres, il est aussi question dans Kandahar (2001) de Moshen Makhmalbaf où une journaliste afghane installée au Canada tente de rentrer dans son pays alors aux mains des Talibans. Elle a reçu une lettre désespérée de sa sœur qui annonce son suicide à l'occasion de la prochaine éclipse solaire. Un road movie qui fait basculer le drame dans la tragédie par son parti pris esthétique qui accentue le surréalisme des situations.
Petite perle qui nous vient d'Argentine, Historias minimas (2002) nous offre trois road movies en un, trois personnages qui convergent vers la grande ville, trois destins séparés dans l'immensité de la Patagonie. Un road movie à la fois intimiste et heureux.
Côté français, Manuel Poirier nous prouve qu'il ne faut pas nécessairement d'immenses étendues pour réussir un road movie, et que les petites routes de France peuvent très bien s'y prêter. Après Western (1996), un plaisir filmique sur la rencontre entre un Catalan et un Franco-Russe qui vont faire la route ensemble, il réalise Les chemins de traverse (2004) qui reprend le thème de l'errance, de l'exil, et du duo - cette fois un père et son fils.
Drôle de Félix (1999) va aussi emprunter des chemins de traverse de France pour partir à la recherche de son père. Pour Félix, chômeur et séropositif, la route va devenir une vraie leçon de vie, un bain de chaleur humaine.

Il est également question de retrouver une famille dans le superbe Dream catcher (1999), long vagabondage dans lequel Freddy et Albert partent à la recherche de leurs parents respectifs.
Et tous les moyens sont bons pour parcourir des centaines de kilomètres. David Lynch invente le road movie en tondeuse à gazon avec Une histoire vraie (1999), celle d'un homme qui apprend que son frère, avec qui il est brouillé depuis plusieurs années, est en train de mourir, et qui décide de lui rendre visite. Tout aussi atypique, l'Aaltra (2004), road movie en chaise roulante, interprété et réalisé par Benoît Delépine et Gustave de Kervem.
À ne pas manquer, Mischka (2001), sorte de pèlerinage vers le bonheur, où trois personnes en mal de famille vont en reconstituer une au hasard des rencontres de la route. Avec une apparition éclair, mais non sans charme, de Johnny Hallyday.
Pour les amateurs de bons vignobles, la route des vins californiens est le décor de Sideways (2004) et d'un voyage entre deux amis, l'un plutôt branché sur les femmes alors qu'il se marie à la fin de la semaine, l'autre plutôt branché sur les antidépresseurs et le vin, ce qui ne fait pas toujours bon ménage.
Sur un ton beaucoup plus poétique, Ultranova (2005) de notre compatriote Bouli Lanners explore les autoroutes de Wallonie avec un sens inné de l'esthétisme.


D'ailleurs, l'idée de mort est poussée à son paroxysme dans Dead man (1995), road movie en noir et blanc intemporel pour une initiation à la mort.

